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{ Dans toute société qui nait et s'organise, il y a des éléments traditionnels à coté d'éléments d'inspiration moderne. Ces derniers sont en général empruntés à des sociétés déjà organisés, par un effort d'analyse et d'adaptation qui suppose en réalité un effort de création et de synthèse. Cette assimilation exige des discriminations précises, une constante vigilance de l'esprit critique pour imposer, quant aux emprunts nécessaires, les indispensables conditions de compatibilité, d'utilité, de convenance. La société musulmane primitive s'était plus d'une fois trouvée en face de tels problèmes et les avait résolus chaque fois d'une manière consciente et heureuse, notamment lorsqu'il s'était agi de désigner un mode d'appel à la prière.
Ce "besoin"nouveau dans la société musulmane, existait déjà dans la société chrétienne où l'appel se faisait au son des cloches.
On pouvait donc simplement emprunter ce moyen. Mais après réflexion, le prophète et ses compagnons optèrent pour un mode d'appel original : la voix humaine. On créa donc la charge de muezzin, évitant de la sorte l'importation de cloches qu'on ne fabriquait pas et qu'on ne pouvait pas encore fabriquer à la Mecque ou à Médine. Nous avons ici l'exemple d'une société nouvelle qui emprunte, en quelque sorte, un "besoin" à une société organisée, mais qui crée "moyen" répondant à ce besoin nouveau.
D'autre usages et d'autres "traditions" ont été pareillement admis dans la société musulmane, primitive, mais après un choix délibéré entre un moyen et un autre , entre divers procédés , entre diverses conceptions. Dans ces conditions , l'emprunt s'intégrait naturellement à la vie musulmane puisqu'il répondait à la fois à ses fins et à ses moyens

.... Depuis un siècle, la société musulmane se trouve de nouveau en face du problème des emprunts : portée, par le mouvement même de sa renaissance , à toutes les innovations et à tous les emprunts , elle en même temps paralysé par son traditionalisme .

Il convient de dégager ici, pour mieux les éclairer, les facteurs qui sont à la base de ce trouble et de cette impuissance. Les uns se rattachent à la question cruciale des emprunts à la civilisation moderne ; ils sont d'ordre bio-historique. Les autres concernent l'attitude du musulman à l'égard des problèmes de sa vie actuelle ; il s'agit d'un problème psychologique et dialectique.

1 / si nous examinons le premier problème, il nous faut noter que la vie sociale est régie – comme la vie organique – par des lois qui lui sont propres. Mais en biologie on sait, depuis qu'on a étudié les conditions de la transfusion du sang, que cette opération obéit à des règles strictes qu'il faut respecter sous peine de troubler profondément la physiologie de l'organisme récepteur. On s'est rendu compte notamment que les éléments sanguins ne sont pas tous interchangeables, en raison de différenciation biologiques entre les constituants organiques. Or cette donnée de l'ordre biologique est vraie dans l'ordre bio-historique : les éléments sociologiques qui caractérisent des cultures différentes ne sont pas tous et toujours intérchangeables.

Par conséquent les éléments sociologiques nouveaux ne sont assimilables par la société qui les emprunte que dans certaines conditions déterminées : un besoin impérieux ou impératif supérieur. Or la société musulmane, depuis un demi-siècle, n'a pas tenu compte de ces conditions. Elle a fait des emprunts sans aucun critère, sans aucune critique, un peu par contrainte et surtout par snobisme et par carence de l'esprit. La confusion et le désordre qui règnent dans le domaine politique sont le résultat d'un mélange d'idées mortes , résidus non décantés , et d'idées empruntées , d'autant plus dangereuses qu'elle se trouvent déplacées de leur contexte historique et rationnel : le cadre européen. Dans la société européenne, on prêchait le célèbre "chacun pour soi et Dieu pour tous" dont l'antidote nécessaire se trouvait dans l'organisation sociale. Ce principe ne pouvait qu'être mortel dans la société musulmane, où il a pris la place du "chacun pour tous et tous pour chacun" qui fut le principe social essentiel de l'islam. Parfois, le principe mortel est emprunté à un contexte scientifique et acquiert de ce fait un prestige pernicieux. C'est ainsi que le principe Darwinien de la "sélection du meilleur" est devenu un adage de nos moralistes modernes sans qu'ils se doutent que se qui est vrai en zoologie peut être faux en sociologie, où le " meilleur " signifie souvent le "pire". En Europe, même, ce principe, une fois déplacé de son contexte scientifique, n'a engendré que philosophies racistes de Gobineau ou de Rosenberg. A l'origine, il fut la cause de la concurrence et de l'émulation qui favorisent le développement matériel du monde occidental. Mais cette stimulation de l'activité n'était qu'euphorie passagère. Bientôt " le meilleur" devient l'homme véreux, ne reculant devant aucun moyen pour assurer son triomphe sur des "imbéciles" embarrassés de leurs scrupules. De véritables gangstérismes ont fini par voir le jour dans cette société occidentale où l'on avait érigé un principe zoologique en principe moral.

Ce sont des idées tout aussi pernicieuses – même pour la civilisation qui les a engendrées – qui passent fréquemment dans la renaissance musulmane et ainsi s'accumulant, dans une société déjà encombrée des résidus de sa propre décadence, les résidus d'une autre décomposition. Il ne semble pas, aujourd'hui encore, que l'on soit décidé à juger des emprunts d'un demi-siècle. La décantation de ce qui est mort et le filtrage de ce qui est motel constituent cependant le travail de base d'une véritable renaissance. Des problèmes capitaux se posent à la société musulmane, mais elle ne les pose pas elle-même. En tout domaine, le hasard supplée aux idées et aux initiatives.

2/ l'incapacité de penser et d'agir caractérise aussi le deuxième aspect de la question que nous considérons ici. Dans le domaine psychologique, elle témoigne en effet de l'absence de lien dialectique entre la pensée et son aboutissement concret..
L'idée et l'action qu'elle commande ne se présentent pas comme une totalité indissociable – ce qui devrait se produire dans tout schéma complet d'activité positive. Quand on analyse, en effet, le processus d'une activité quelconque ayant quelque rapport avec l'économie générale de la renaissance – et il n'est pas de détail si insignifiant soit-il qui ne doive figurer dans ce bilan – on le trouve incomplet soit à un bout , soit à l'autre : il y a une pensée qui ne s'actualise pas , ou une action qui ne correspond à aucun effort de pensée.

Cette lacune se rencontre aussi bien dans l'ordre privé, dans l'activité d'un individu isolé, que dans l'ordre public ; dans une activité générale. La pensée islahiste , par exemple , vise à la réforme de l'homme mais on ne voit jamais le réformateur là où il devrait être le porte-parole de son idée, là où se trouve l'objet même de sa réforme : dans les cafés , sur les places des marchés , partout enfin où se révèlent directement les tares sociales qu'il voudrait corriger. On se contente de faire à des enfants des cours selon des programmes d’où rien ne rappelle qu'il s'agit de réforme , ou bien on fait des prédications de "minbar" à un public qu'on n'est pas allé voir dans son milieu , dans son atmosphère habituelle, mais qui est venu au pied de la chaire : l'enfant analphabète devient quelquefois un lettré suffisant et l'adulte un auditeur complaisant. Le programme d'une médersa islamiste ne diffère pas essentiellement de celui d'une école traditionnelle, et le mot "islah" devient une simple étiquette qui recouvre des activités sans doute utiles mais tronquées de l'idée doctrinale.

Le divorce entre la pensée et l'action n'est pas la seule cause de l'inertie de l'esprit musulman, inertie qui est aussi imputable à la confusion courante entre l'essence des phénomènes et leurs apparences }



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