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{ Toute action réelle entretient un rapport direct avec la pensée, et toute absence de ce rapport implique une action aveugle, incohérente, quelque chose comme un effort sans motif. Quand la pensée est déficiente ou absence, l'action est insuffisante ou impossible : on est alors entrainé vers une appréciation subjective des faits, dont on trahit la nature et l'importance par surestimation ou par sous-estimation.

Ces deux modes de trahison se présentent dans le monde musulman moderne sous la forme de deux psychoses de sens inverse : celle de la "Chose facile" qui conduit à l'action aveugle, et celle de la "Chose impossible", qui paralyse l'action comme il arrive fréquemment en Afrique du nord … Cette dernière psychose se fonde sur trois axiomes qu'il est à peine nécessaire de rappeler :

- Nous ne pouvons rien faire, parce que nous sommes ignorants
- Nous ne pouvons accomplir cela, parce que nous sommes pauvres
- Nous ne pouvons envisager cette œuvre, parce qu'il y a le colonialisme.

Ces trois refrains sont monnaie courante. Des gens de bonne foi expliquent ainsi leur impuissance. Mais les charlatans s'en servent aussi pour justifier leurs lucratives entreprises de mystification, sous le regard complaisant du colonialisme. Le moindre effort d'investigation ne manquerait cependant pas de déchirer le voile des apparences inhibitrices, pour ne laisser apparaître, derrière les "vérités" en question, rien d'autre que des mythes. Il suffirait de confronter les "impossibilités" supposés aux réalités concrètes, aux véritables données du problème.

a) Nous sommes ignorants – c'est un fait, et c'est un fait qui découle du colonialisme. Mais que font les cadres instruits qui existent déjà ? que font-ils de leur instruction comme moyen élémentaire et immédiat contre l'analphabétisme général ? on a vu sous l'occupation allemande, les intellectuels israélites se préoccuper de ce qu'une élite peut faire de son simple savoir pour son peuple, même sous la plus étroite surveillance. Il y a bien peu de musulmans, pharmaciens, docteurs ou professeurs, qui songent – en Algérie et en dehors de leur profession – à l'éducation populaire. Bien entendu, sur le plan électoral, l'élite musulmane n'a pas manqué de réclamer l'augmentation du nombre des écoles.

Mais à quoi bon multiplier les écoles tant qu'on n'a pas "amélioré" les enseignements ? en multipliant la nullité, on n'obtiendra jamais autre chose que la nullité. Si l'individu instruit est lui-même inefficace, si son instruction est sans efficience sociale, le mythe de l'ignorance est un mythe dangereux car il voile, sous le problème de l'homme analphabète, le problème le plus profond de l'homme post-almohadien qu'il soit ignorant ou instruit.

b) Le mythe de la '' Pauvreté '' n'est pas moins dangereux. Il suffit de considérer l'efficacité sociale des moyens financiers du musulman riche. Malgré sa fortune, la bourgeoisie musulmane est encore plus inopérante que la classe pauvre. Il n'y a pas beaucoup de riches musulmans qui aient le souci de la formation intellectuelle ou technique d'un enfant du peuple, qui aient soutenu personnellement, spontanément, une œuvre d'utilité publique, et qui aient dans un tel but diminué leur train de vie. Cette carence n'est d'ailleurs pas particulière à l'individu, on la retrouve au niveau des organisations dites culturelles – qui ne renonceraient pas à certains frais parfaitement superflus, pour encourager et aider la culture. C'est une course à la dépense inutile. Il semble d'ailleurs qu'en ce domaine, le pauvre n'ait rien à envier du riche. On peut, en effet, vérifier n'importe où l'usage des pauvres que les ''pauvres" font de leur argent. J'ai eu récemment l'occasion de le constater une fois de plus dans une petite ville de constantinois où la seule œuvre d'utilité publique, une médersa, équilibre très péniblement un modeste budget de six cent mille francs. Or , une estimation globale faite sur les lieux m'a permis de me rendre compte que "les pauvres" – qui sont d'ailleurs réellement – avaient dépensé en une même soirée plus de 200 000 francs entre deux cinémas , un cirque , une baraque foraine et quelques cafés. En se basant sur quelques chiffres de cet ordre , on peut apprécier le taux d'efficacité du capital musulman, c'est-à-dire le rapport entre le budget des utilités et le budget de futilités. Dans le cas choisi , le gaspillage est de 95%. C'est l'indice de l'évolution entropique qui règne dans tous les domaines de la vie musulmane moderne. Cet indice est d'ailleurs encore plus élevé dans les cérémonies, mariages, circoncisions, funérailles , qui sont l'occasion d'effrayantes hémorragies budgétaires dans la vie des familles.

On peut faire les mêmes constatations dans n'importe quel domaine de la vie privée ou publique. Nous en avons un exemple fort instructif dans le budget de la délégation de la ligue arabe à l'ONU en 1948.

Cette délégation disposait en effet de 500 000 Dollars environ et , durant tout son séjour à paris, n'a pas publié un seul document pour exposer à l'opinion publique la question palestinienne, alors que les israéliens inondaient efficacement le monde de leur propagande. Cette énorme disproportion entre les moyens et les résultats est typique de toute l'activité publique musulmane. Nous sommes "Pauvres", sans doute, mais il n'y a chez nous aucun souci d'y remédier par une utilisation plus judicieuse des moyens disponibles. Il y a même des œuvres intellectuelles d'une importance considérables qui attendent encore leur publication, faute de moyens financiers, cependant que le denier publique s'en va on ne sait où. Le cas de la délégation arabe à paris n'est pas une exception à mettre sur le compte des pachas d'Egypte ; partout où l'argent existe, dans le domaine privé comme dans le domaine public, on est obligé de constater qu'il est mal utilisé. Même si' l'on avait augmenté le budget de la délégation arabe, on n'aurait pas pour autant augmenté ses moyens et son efficacité, mais ses besoins et ses dépenses. Il ne s'agit donc pas d'un problème financier mais d'un problème psychologique et technique, celui de l'"orientation du capital".

c) il y a enfin le troisième mythe , qui – sous le nom de colonialisme – paralyse toutes les bonnes volontés , justifiant parfois de véritables escroqueries morales et politiques. Il est important de noter qu'en ce qui concerne les mythes dont nous venons de parler , la cause inhibitrice ne venait pas de l'extérieur, mais qu'elle est interne, née de la psychologie de gens, des gouts, des idées, des usages, de tout ce qui constitue l'esprit post-almohadien , en un mot : de leur "colonisabilité".

Certes, la part du colonialisme est écrasante, puisque systématiquement il écrase toute pensée , tout effort intellectuel , toute tentative de redressement moral ou économique , c'est-à-dire tout ce qui pourrait donner un ressort quelconque à la "vie indigène". Il infériorise techniquement l'humanité livrée à sa loi, cette loi que nous avons désignée sous le terme de "coefficient colonisateur". Mais ce coefficient n'affecte pas la valeur fondamentale de l'individu inefficace, inerte, jusque dans les domaines où la pression colonialiste ne peut être incriminée. Donc le colonialisme agit à la fois comme réalité, quand il inhibe effectivement l'action, et comme mythe , quand il n'est qu'un alibi ou un masque de la colonisabilité.

Il y a un processus historique qu'il ne faut pas négliger sous peine de perdre de vue l'essence des choses, de ne voir que leurs apparences. Ce processus ne commence pas par la colonisation, mais par la colonisabilité qui la provoque. D'ailleurs , dans une certaine mesure, la colonisation est l'effet le plus heureux de la colonisabilité parce qu'elle inverse l'évolution sociale qui a engendré l'être colonisable : celui-ci ne prend conscience de sa colonisabilité qu'une fois colonisé. Il se trouve alors dans l'obligation de se ''désindigéniser" , de devenir incolonisable, et c'est en ce sens qu'on peut comprendre la colonisation comme une "nécessité historique". Il faut faire ici une distinction fondamentale entre un pays simplement conquis et occupé, et un pays colonisé. Dans l'un , il y a une synthèse préexistante de l'homme, du sol et du temps qui implique un individu incolonisable. Dans l'autre, toutes les conditions sociales existantes traduisent la colonisabilité de l'individu : dans ce dernier cas, une occupation étrangère devient fatalement une colonisation. Rome n'avait pas colonisé mais conquis la Grèce. L'Angleterre, qui a colonisé 400 millions d'Hindous parce qu'ils étaient colonisables , n'a pas colonisé l'Irlande, soumise mais irrédentiste. Par contre le Yémen, qui n'a jamais cessé d'être indépendant, n'en a tiré aucun profit parce qu'il était colonisable, c'est à-dire inapte à tout effort social. D'ailleurs ce pays ne doit qu'au simple hasard des conjonctures internationales d'avoir conservé son indépendance.

Ainsi donc la colonisation n'est pas la cause première à laquelle on puisse imputer la carence des hommes et la paresse des esprits dans les pays musulmans. Pour porter un jugement valable en ce domaine, il faut suivre le processus colonial depuis son origine, et non pas s'en tenir au seul moment présent : il faut le saisir en sociologue et non en politicien. On se rend compte alors que la colonisation s'introduit dans la vie du peuple colonisé comme le facteur comme le facteur contradictoire qui lui fait surmonter sa colonisabilité. L'histoire du monde musulman , depuis plus d'un demi-siècle, n'est que le développement historique de cette contradiction introduite par le colonialisme dans l'état des choses qui caractérisé et constitua la colonisabilité. Il y a donc un aspect positif de la colonisation , en ce qu'elle libère des potentialités longtemps demeurées inertes. Bien qu'elle constitue d'autre part un facteur négatif, puisqu'elle tend à détruire ces mêmes potentialités en appliquant à l'individu "le coefficient colonisateur", un fait est significatif : L'histoire n'a jamais enregistré la pérennité du fait colonial , les forces essentielles de l'homme surmontent finalement toutes les contradictions. Le colonisateur ne vient pas naturellement "promouvoir" , il vient paralyser , comme l'araignée paralyse la victime prise dans sol filet. Mais en fin de compte , il change si radicalement les conditions de vie de l'être colonisé que , par cela même , il transforme son âme. Il est donc fondamental , quand on examine la situation dans un pays colonisé , de ne pas omettre de considérer tour à tour ces deux notions concourantes , mais absolument distinctes : la colonisation et la colonisabilité. La seule manière de définir techniquement les causes d'inhibition est de déterminer dans quelle mesure elles relèvent de la colonisation ou de la colonisabilité. C'est ce prix que le monde musulman pourra déterminer les moyens appropriés pour venir à bout des carences qui ont jusqu'ici paralysé ses entreprises.

Tout le succès d'une méthode , qu'il s'agisse d'une doctrine politique ou d'un Islah , dépend en premier lieu de la considération simultanée de ces deux faces du problème.

Voir l'une sans l'autre , c'est ne voir qu'un faux problème.

Malheureusement , cette façon de tronquer le problème se déguise en général sous le masque du patriotisme, d'un patriotisme local et vain. N'est ce pas , cependant , le meilleur moyen de servir le colonialisme que de faire durer encore des carences, des paralysies et des abcès qui constituaient , depuis trois ou quatre siècles déjà , les signes évidents d'une société en état de pré colonisation ? une conclusion logique et pragmatique s'impose donc , c'est que , pour se libérer d'un effort : le colonialisme , il faut se libérer d'abord de sa cause : la colonisabilité.

Que le musulman n'ait pas tous les moyens désirables pour développer sa personnalité et actualiser ses dons : c'est le colonialisme. Mais que le musulman ne songe même pas à utiliser efficacement les moyens déjà disponibles, à fournir le sur-effort de fortune, qu'il n'utilise pas son temps dans ce but, qu'il s'abandonne, au contraire, au plan d'ingidénisation, de chosification, assurant ainsi le succès de la technique colonisatrice : c'est la colonisabilité.
Ainsi quand on essaie de classer les différentes causes d'inhibition qui freinent les activités du monde musulman moderne, qui maintiennent son évolution à un rythme ralenti, qui sèment le désarroi, l'impuissance et finalement le chaos dans sa vie, on s'aperçoit que les causes internes – celle qui résultent de la colonisabilité – sont prépondérantes.}


Pages 81 , 82 , 83 , 84 , 85 , vocations de l'islam , Le chaos du monde musulman moderne , Malek Bennabi
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