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{ ... Ce fut le chaos, et non la civilisation, qu'il découvrit dans cette Europe où les ruptures allaient s'aggravant en fonction des deux facteurs de plus en plus prépondérants : la rapidité du développement scientifique et l'expansion coloniale. Ces deux facteurs – scientisme et colonialisme – se conjuguaient pour devenir "Fatalité" de l'Europe tout comme la théologie était devenue la "fatalité" de la société post-almohadienne.

Sous leur influence, le glissement de l'Europe au matérialisme ne pouvait que s'accélérer avec l'essor d'une science prodigieusement novatrice. Le fossé entre cette science bouleversante et la conscience traditionnelle bouleversée se creusait à chaque invention, à chaque découverte. Cette conscience qui, dès la fin du XVIIIème siècle, s'était inclinée devant la Déesse-science, était au début du XXème siècle définitivement submergée par une véritable inondation scientifique qui déposait dans la psychologie européenne le limon dans lequel la plante robuste de l'esprit cartésien proliféra jusqu'à se changer parfois en un cartésianisme dangereux. Le "Moi" européen, grisé par les forces nouvelles qu'il avait libérées, se laissait fasciner par son propre génie.

Mais il avait en fait joué le rôle de l'apprenti-sorcier. La machine qu'il avait créée mais qu'il ne savait pas dominer allait bientôt le diriger de son cerveau mécanique, l'avaler dans ses entrailles de fer. La réalité devenait chiffrable, et le bonheur mesurable en quantité, du ''quantitatisme" dans les consciences. C'était aussi l'ère du relativisme moral d'un début de siècle qui eut pour maxime le fameux "Tout est relatif" … on n'avait plus le sens de ''l'absolu'' ; le mot lui-même était devenu équivoque, mot mort qui ne signifiait-plus rien parce que le XXème siècle, positiviste comme un cerveau de machine, ne comprenait plus ce qui dépassait les perspectives "relatives" de la matière. Le sens de ''l'absolu'' était mort de la façon dont mourut le concept de ''Justice" le jour où en Europe quelqu'un déclara qu'"un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès". La vie économique elle-même devint ce qu'elle est, le jour où un homme osa affirmer que "le commerce est un vol autorisé". Et c'est ainsi que l'Europe quantitatiste et relativiste a tué bon nombre de concepts moraux en leur arrachant leurs titres de noblesse, en les transformant en parias et en intouchables langage, en bannis de l'usage et de la conscience ; et les dictionnaires sont parfois devenus les cimetières de mots qui ne disent plus rien parce qu'ils répondent à des concepts sans vie.

En Europe, le quantitatisme s'aggrave en fonction du coefficient multiplicateur que représente la puissance technique à l'échelle d'une industrie tentaculaire qui décuple et centuple l'appétit matériel de l'homme. Il marque la vocation de l'enfant, qui ne choisit plus sa voie pour ce qu'elle donne à la société, mais pour ce qu'elle prend à la société. On cherche à obtenir une sinécure et non satisfaire une vocation, ce qui est une excellente préparation pour le futur administrateur de colonies, puisque ce fonctionnaire n'a même plus besoin de conserver le relatif "quant-à-soi" qui, dans son pays d'origine, l'empêcherait d'aller jusqu'au bout de son relativisme moral.

 Sur le plan colonial, la morale relativiste trouve d'ailleurs un excellent prétexte qui se nomme "Souveraineté nationale" : et le masque du "quant-à-soi" tombe, comme un fard qui fondrait au soleil colonial, dans l'atmosphère surchauffée par les appétits déchainés et les instincts débridés : on désire, on prend.

A l'intérieur de l'Europe elle-même, on finit par s'acclimater à ce qu'on importe de la vie coloniale, en fait d'habitudes, de gouts et d'idées ; les vocations ne répondent plus à un "pourquoi'' ou à un ''comment", mais à un seul ''combien", ce qu'hypocritement on s'efforce tout d'abord de camoufler sous plus ou moins de rhétorique. Mais cette rhétorique finit elle-même par disparaître : le chat s'appelle chat et le million se nome million. Toutes les articulations sociales deviennent numériques : on "rend" tant, on paie tant, on achète tant et on mange tant, la vue roule uniquement sur le "combien". Dans la société technique et mécanique qui s'est édifiée en Europe depuis 1900, le chiffre est roi et la statistique sans réplique. La nature humaine – c'est-à-dire la conscience elle-même – n'entre pas en ligne de compte, comme tout ce qui ne se dénombre ni se quantifie. La condition humaine devient une simple fonction numérique. Les machines pointent, calculent et entrainent l'homme au travail dans leurs engrenages d'acier. La fameuse ''loi d'airain" de Lassalle domine tout le destin de l'homme, modèle sa chair et ses nerfs et en fait un robot. Ce qui est le plus humain, c'est que besoin de l'homme. Mais ici, le besoin est déshumanisé, commercialisé : il n'est conçu et admis que dans la mesure où il est solvable. Les besoins généraux de l'humanité, et plus particulièrement ceux de la "veuve et de l'orphelin", des vieillards, des malades, ne sont pas solvables et les machines ne font ni calcul ni estimation métaphysique.

L'automatisme est admirable : les machines tournent, les colonies fournissent matières premières et main-d'œuvre à bon marché, les usines transforment, les consommateurs qui peuvent payer consomment, les machines calculent les barèmes, établissent les dividendes, les salaires et les horaires, l'automatisme est admirable … à la condition, bien entendu, qu'il n'y ait pas un seul grain de sable dans le moteur.

Or, dans la machine moderne, il y en avait plus d'un. En 1914, les engrenages eurent un crissement sinistre. Les sources de matières premières n'étant plus suffisantes, il y avait des moteurs qui tournaient à vide ou qui ne travaillaient pas à leur régime normal, c'est-à-dire à l'échelle d'une avidité et d'une voracité insatiables. Dans la machinerie, la bagarre éclata entre les machinistes. Après quatre années de destructions et des millions de morts, un précaire modus vivendi s'établit et les moteurs, relancés, tournèrent rond. Dans les consciences grisées par l'argent et le champagne, la rupture 1914-1918 ne laissa aucun souvenir et la prospérité apparente masqua momentanément la réalité.

Cependant dès 1930, on entend un nouveau crissement dans les engrenages. Cette fois- ci , la crise va mettre à nu le chancre moral qui dévore la civilisation et prouver l'impuissance de la technique à résoudre seule, par des graphiques et des équations, le problème humain. Les machines s'arrêtent de tourner, de pointer, de calculer horaires et dividendes. Les queues s'allongent devant les caisses de chômage et la misère s'installe dans les foyers. Mais une tragique ironie plane sur cette misère, qui , pour la première fois dans l'histoire, n'est pas due à la rareté des richesses, mais à leur surabondance. C'est le trait de génie du XXème siècle d'avoir scientifiquement transformé les conditions du bien-être en facteurs de misère. Où est le mal ? dans un excédent de la courbe de production sur celle de la consommation ? jeu d'enfant ? pour des techniciens qui savent rectifier les calculs et ramener les courbes à des échelles données, la solution est arithmétique : il faut détruire le surplus. Rien de plus simple … et l'on détruisit du blé, du coton, du café, cependant que certains peuples en manquaient totalement. Et la civilisation qui avait inventé le malthusianisme entreprit d'y soumettre non plus les consommateurs mais les biens de consommation.

Il n'y eut aucune autorité spirituelle pour dénoncer le scandale. Ceux qui pouvaient sauver l'Europe de son chaos économique n'avaient pas de besoins solvables : les peuples coloniaux qui étaient nus et avaient faim ne pouvaient rien acheter parce qu'en les considérant comme simple outils de travail, on n'en tenait pas compte des consommateurs.

 Le système qui engendra le chaos en Europe est à la fois scientiste et colonialiste. Il pense, en Europe, grace au "lobe de la science", et dans le monde, grace au "lobe du colonialisme". Mais à partir de la crise de 1930, les deux lobes vont se confondre et le monstre atteindra sa plénitude. Dans la genèse du phénomène, l'incendie de 1939 n'est qu'un retour de la flamme : moment où Machiavel se retourne sur lui-même, où Satan détruit son œuvre. C'est l'instant où le destin souffle dans la voile humaine, déployée pour que oracles s'accomplissent. Le prophète sociologue Mohammad dit en effet : "Quiconque creuse un puits sous les pieds de son prochain y tombera lui-même". Et craignant d'avantage pour une nation , l'injustice qu'elle commet que l'injustice qu'elle subit, il ajoute : "Le pouvoir même des incroyants peut durer s'il est juste, mais le pouvoir des croyants périt surement s'il est injuste"

L'histoire de notre époque illustre tragiquement ces oracles. L'Europe qui devait éclairer la marche de l'humanité a fait du flambeau de la civilisation une simple torche incendiaire. A la lueur du feu qu'elle a mis au monde colonisé et qui s'est retournée sur ses propres terres, on y voit régner le même chaos que celui qu'elle a semé dans le reste du monde, la même désorientation, le même fatalisme devant les puissances maléfiques de la mythologie.

Car l'Europe cartésienne est savante, industrialisée, organisée et taylorisée, a ses mythes. Mythes inhibiteurs, mais d'une autre façon que ceux de la société post-almohadienne : si la paralysie du monde musulman est apathique et aphone , la paralysie européenne est au contraire convulsive et hurlante. Les mythes européens sont infiniment plus dangereux parce que qu'ils détiennent la puissance de la machine, celle de la matière, et qu'ils risquent ainsi de tout détruire scientifiquement, de bikiniser les pays et les peuples.}


Pages 112 , 113 , 114 , 115 , Le chaos du monde occidental , Vocation de l'islam , Malek Bennabi
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