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http://a7.idata.over-blog.com/493x277/1/42/11/78/pil-ne-temp-te-2009.jpg" ... La civilisation moderne se trouve en mauvaise posture parcequ’elle ne nous convient pas. Elle a été construite sans connaissance de notre vraie nature. Elle est due au caprice des découvertes scientifiques, des appétits des hommes, de leurs illusions, de leurs théories, et de leurs désirs. Quoiqu’édifiée par nous, elle n'est pas faite à notre mesure. 


En effet, il est évident que la science n'a suivi aucun plan. Elle s'est développée au hasard de la naissance de quelques hommes de génie, de la forme de leur esprit, et de la route que prit leur curiosité. Elle ne fut nullement inspirée par le désir d’améliorer l’état des êtres humains. Les découvertes se produisirent au gré des intuitions des savants et des circonstances plus ou moins fortuites de leur carrière. Si Galilée, Newton, ou Lavoisier avaient appliqué la puissance de leur esprit à l’étude du corps et de la conscience, peut-être notre monde serait-il différent de ce qu'il est aujourd'hui. Les hommes de science ignorent où ils vont. Ils sont guidés par le hasard, par des raisonnements subtils, par une sorte de clairvoyance. Chacun d'eux est un monde à part, gouverné par ses propres lois. De temps en temps, des choses, obscures pour les autres, deviennent claires pour eux. En général, les découvertes sont faites sans aucune prévision de leurs conséquences. Mais ce sont ces conséquences qui ont donné sa forme à notre civilisation. 

Parmi les richesses des découvertes scientifiques, nous avons fait un choix. Et ce choix n’a nullement été déterminé par la considération d’un intérêt supérieur de l’humanité. Il a suivi simplement la pente de nos tendances naturelles. Ce sont les principes de la plus grande commodité et du moindre effort, le plaisir que nous donnent la vitesse, le changement et le confort, et aussi le besoin de nous échapper de nous-mêmes, qui ont fait le succès des inventions nouvelles. Mais personne ne s'est demandé comment les êtres humains supporteraient l’accélération énorme du rythme de la vie produite par les transports rapides, le télégraphe, le téléphone, les machines qui écrivent, calculent, et font tous les lents travaux domestiques d’autrefois, et par les techniques modernes des affaires. L’adoption universelle de l’avion, de l’automobile, du cinéma, du téléphone, de la radio, et bientôt de la télévision, est due à une tendance aussi naturelle que celle qui, au fond de la nuit des âges, a déterminé l’usage de l’alcool. Le chauffage des maisons à la vapeur, l’éclairage électrique, les ascenseurs, la morale biologique, les manipulations chimiques des denrées alimentaires ont été acceptés uniquement parce que que ces innovations étaient agréables et commodes. Mais leur effet probable sur les êtres humains n'a pas été pris en considération. 

Dans l'organisation du travail industriel, l’influence de l’usine sur l’état physiologique et mental des ouvriers a été complètement négligée. L’industrie moderne est basée sur la conception de la production maximum au plus bas prix possible afin qu’un individu ou un groupe d’individus gagnent le plus d’argent possible. Elle s’est développée sans idée de la nature vraie des êtres humains qui conduisent les machines et sans préoccupation de ce que produit sur eux et sur leur descendance la vie artificielle imposée par l’usine. La construction des grandes villes s’est faite sans plus d'égards pour nous. La forme et les dimensions des bâtiments modernes ont été inspirées par la nécessité d'obtenir le revenu maximum par mètre carré du terrain, et d’offrir aux locataires des bureaux et des logements qui leur plaisent. On est arrivé ainsi à la construction des maisons géantes qui accumulent en un espace restreint des masses beaucoup trop considérables d'individus. Ceux-ci y habitent avec plaisir, car jouissant du confort et du luxe ils ne s’aperçoivent pas qu'ils sont privés du nécessaire. La ville moderne se compose de ces habitations monstrueuses et de rues obscures, pleines d’air pollué par les fumées, les poussières, les vapeurs d’essence et les produits de sa combustion, déchirées par le fracas des camions et des tramways, et encombrées sans cesse par une grande foule. Il est évident qu’elle n’a pas été construite pour le bien de ses habitants. 

Notre vie est influencée dans une très large mesure par les journaux. La publicité est faite uniquement dans l’intérêt des producteurs, et jamais des consommateurs. Par exemple, on a fait croire au public que le pain blanc est supérieur au brun. La farine a été blutée de façon de plus en plus complète et privée ainsi de ses principes les plus utiles. Mais elle se conserve mieux, et le pain se fait plus facilement. Les meuniers et les boulangers gagnent plus d’argent. Les consommateurs mangent sans s’en douter un produit inférieur. Et dans tous les pays où le pain est la partie principale de l’alimentation, les populations dégénèrent. Des sommes énormes sont dépensées pour la publicité commerciale. Aussi des quantités de produits alimentaires et pharmaceutiques, inutiles, et souvent nuisibles, sont-ils devenus une nécessité pour les hommes civilisés. C'est ainsi que l’avidité des individus assez habiles pour diriger le goût des masses populaires vers les produits qu’ils ont à vendre, joue un rôle capital dans notre civilisation. Cependant, les influences qui agissent sur notre mode de vie n’ont pas toujours une telle origine. Souvent, au lieu de s’exercer dans l’intérêt financier d’individus ou de groupes d’individus, elles ont réellement pour but l’avantage général. Mais leur effet peut aussi être nuisible, si ceux dont elles émanent, quoique honnêtes, ont une conception fausse ou incomplète de l’être humain."


L’homme cet inconnu, page 54, 55, 56, 57, Alexis Carrel

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